Estelle Hanania

2016 Speak to me (personal)

Personal project
Texte et portfolio publiés dans la revue Mémoire Universelle”
Le voyage immobile — Laure Fernandez

Dans l’imaginaire populaire, le Kansas est un lieu dont on ne cesse de chercher à s’échapper, mais qui toujours retient, revient, rattrape. Peu importe ce que les hommes souhaitent. Les tornades et cyclones violents qui s’abattent régulièrement sur cette région du Midwest semblent rappeler constamment à ses habitants la suprématie de la nature sur la fragilité de leur existence. Fermant très fort de grands yeux embués de larmes, Dorothy frappe trois fois les talons de ses souliers rouges : « There’s no place like home », répète-t-elle, « there’s no place like home ». Revenue du Royaume de Oz, elle se réveille au fond d’un lit, enfin parmi les siens. Le mal du pays a fini par gagner celle qui pensait pourtant désirer plus que tout un ailleurs. Tempête sous un crâne : le rêve a suffi pour constater que le départ n’était pas nécessaire. There is no place like home.

Cheveux dorés, gueule d’amour, présence douce et maladroite de l’adolescent encore mal dans sa peau, Seth ne quitte généralement la banlieue de Wichita, où il vit, qu’une fois par année. Plus de douze heures de route – le trajet est long ; la voiture, encombrée de figures silencieuses. Seth, 15 ans, est ventriloque. Après s’être entrainé dès sa plus tendre enfance sur une marionnette acquise un peu par hasard dans un magasin de seconde main de sa ville, il se voit offrir, pour ses 11 ans, Willie, première poupée professionnelle d’une collection qui ne cessera par la suite de croître, à mesure d’achats et de fabrications personnelles. Comme beaucoup de jeunes de son âge, Seth a découvert la ventriloquie par le tendancieux Jeff Dunham. Dunham est star en son royaume, qui remplit des salles entières de spectateurs venus assister à la tournée en dérision, cathartique et néanmoins xénophobe, de Ahmed le terroriste mort’, un squelette à turban devenu l’une des dummies les plus connues des États-Unis, incarnant les pires démons d’une nation. Avant de partir, comme un rituel, Seth et sa mère décolorent leurs cheveux respectifs et choisissent méticuleusement les compagnons de route aux visages articulés qui auront la chance, cet été là, de se rendre avec eux jusqu’au Kentucky. Là se tient, dans le huis-clos d’un Marriott de zone industrielle, la conférence internationale des ventriloques. Ceux qui ne font pas le voyage seront confiés à la garde de proches, de manière à éviter tout vol.

Seth parle peu. Il n’a pas les mots pour expliquer sa passion pour une pratique surannée que beaucoup considèrent comme risible et qu’il garde secrète au quotidien, surtout dans un État où la communauté engastrimythe n’est pas bien grande et à un âge où les jugements fusent. Du fond de son ennui, de sa solitude d’enfant unique orphelin de père, il pensait simplement que ce serait « fun ». Quelques vidéos glanées ci et là sur internet, ainsi que plusieurs workshops suivis lors des voyages annuels à la convention, lui ont permis de se forger une technique, certes encore perfectible, mais dont il n’a pas à rougir. Sur la chaîne Youtube qu’il alimente sous le pseudonyme de Max Echo, Seth évoque aussi sa deuxième passion, les jeux vidéo. Il se produit, de temps en temps, lors de goûters d’anniversaire ou dans des églises locales, encouragé par une mère qui souvent lui écrit ses sketchs. 

C’est dans une époque désormais révolue que l’âge d’or de la ventriloquie est à chercher. Dans cette Amérique du Nord de la première partie du XXe siècle – quand la classe moyenne raffolait des vaudevilles, ces spectacles à numéros apparus à la fin du siècle précédent. Ou encore, dans la télévision des années 1950 – 60, qui voyait des familles entières se réunir autour du poste, pour admirer les grands Señor Wences, Jimmy Nelson, Shari Lewis et autre Edgar Bergen – natif lui aussi du Midwest, dont le frère de bois, Charlie McCarthy, était un double insolent, osant crier haut et fort ce que le timide Edgar pensait tout bas. 

Lors de ces dialogues troublés, le jeu sur l’indistinction entre le maître et l’exécutant est au plus fort, une inquiétude qui ne cesse de hanter notre inconscient, excité par une collection de films d’horreur qui se sont délectés à décliner les ressorts angoissants de cet équilibre précaire entre manipulant et manipulé. Qui parle ? D’où ça parle ?

Dans sa demeure hollywoodienne, l’âge d’or de la ventriloquie advenu, Bergen finira par vieillir, puis mourir ; Charlie, lui, restera, enfant éternel privé de voix. 

Radio, disque, téléphone ont changé notre écoute et notre rapport aux lieux et aux distances. En 1968, la star de la country Glen Campbell enregistre la balade Wichita Lineman, portrait mélancolique de la solitude du réparateur de lignes électriques, perdu au cœur de la rudesse d’une terre d’isolement, à la frontière du Kansas et de l’Oklahoma. Les cyclones, une fois encore, ont dû tout emporter sur leur passage ; les dialogues sont rompus, et le lineman’ parcourt les routes pour tenter de rétablir la communication entre les êtres aimés. Cinq décennies plus tard, Seth, du fond de sa chambre, continue à (se) parler. Voix étrangère, voix familière, voix des origines et voix de l’au-delà : sa main prolongée se fait le vecteur de ces autres et de ces ailleurs. La dissociation est intérieure ; le voyage, immobile et permanent. Et le corps adolescent de Seth, inlassablement, de laisser paroles et sons errer.

Published in Mémoire Universelle
Style: Benoit Béthume

English version

Text and portfolio published in Mémoire Universelle” a book by Benoit Béthume
KANSAS SUNRISE
By Laure Fernandez

In the popular imagination, Kansas is the city poor lonesome cowboys leave behind. But, like them, we’ll be back .
Come what may, whatever dreams people had in mind when they occur, tornados and cyclones hit the Midwest like a wake up call, telling them nature is the big chief. Closing her huge tear-filled eyes, Dorothy stomps the floor three times with the heels of her red shoes: There’s no place like home,” she repeats. There’s no place like home.” Back from the Realm of Oz, she wakes up, with her nearest and dearest around her. Homesick, she has returned, after dreaming of greener pastures. Stormy weather within, and without: living the dream killed the dream. There is, to her mind, no place like home.

Golden locks. The soft-spoken awkwardness of a teen heartthrob, who doesn’t know he’s good looking. Seth rarely leaves the outskirts of Wichita, when in town, which is once a year. It is a long drive – 12 hours, and the car is crammed with silent figures. Seth, 15, is a ventriloquist. He was just a kid, when he honed his skills on a puppet, spotted quite by chance in a thrift store, in his hometown. For his 11th birthday, he received Willie, the first professional dummy’ of an ever-growing collection consisting of a mix of acquisitions and offbeat characters he tinkers himself. 

Like many enthusiasts of his age, young Seth discovered ventriloquism through the infamous Jeff Dunham. Dunham, a star in his field, draws huge crowds, with his ironic, cathartic, basically xenophobic act, featuring Achmed, the Dead Terrorist”, a turban-clad skeleton who has become the best-known dummy in the United States. Now, this quirky stagecraft is his passion. Each year, before setting out for Kentucky, Seth and his mom perform the same ritual. First, they bleach their hair. Then, they select the faces of the summer’, the articulated figures that will get to accompany them, this time round. Like fellow ventriloquists making the trip from all over the world, mother and son are headed for the annual convention, which takes place at the Cincinatti Airport Marriott hotel. Those they have not picked will remain in the care of friends and family, to avoid any risk of theft.

Seth doesn’t talk much. Having lost his father, during his childhood, he is something of a loner. Engastrimyths’ are rare in his home state, and kids tend to take the Mickey. At first, he thought it would be fun” to try his hand at ventriloquy. He watched videos on the Internet, wen to a few workshops, began to attend the convention, and has never looked back. There is room for improvement, on the technical front, but nothing to blush about. As proof, his appearances on YouTube where Seth (aka Max Echo) also entertains a second passion, for video games. Boosted by his mother, who writes his sketches, he is popular at children’s birthday parties and church gatherings. 

The golden age of ventriloquism has been and gone, in a flash. Nobody is quite sure where to place it. In North America, at the onset of the 20th century – when middle class families thronged to vaudevilles? Or, in the heyday of family television, in the fifties and sixties? A handful of big names spring to mind: the great Señor Wences, Jimmy Nelson, Shari Lewis, Edgar Bergen – also a native of the Midwest. The father of Candice Bergen, this actor, comedian and radio performer was a hoot with his wooden sparring partner, Charlie McCarthy. 

The media ain’t what they used to be, no more, no more… Road movies have changed our rapport with places and distances, and horror films have nurtured an ongoing fear of the walkin’ talkin’ dummy. In 1968, the country star, Glen Campbell recorded Wichita Lineman, a Melancholy Baby” ballad highlighting the loneliness of the long distance lineman, fixing electric cables somewhere between Kansas and Oklahoma. Five decades later, Seth sits in his room, talkin’ to some(no)body. In his mind’s eye, he’s On The Road. The Teen Spirit lives on. But… Who’s talking? Is anyone there? What lies yonder?